Intervention de Son Excellence Mgr Paul MATAR
Archevêque Maronite de Beyrouth
A l’occasion de la parution du livre consacré à Youakim MOUBARAC
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Le 19 Novembre 2005
Permettez-moi tout d’abord de remercier du fond du cœur notre grand ami,
Monsieur Bernard EMIÉ, Ambassadeur de France au Liban, d’avoir parrainé avec
l’attention délicate qui lui est connue cette manifestation si chère à nous tous;
de remercier également les amis de mon confrère Youakim MOUBARAC pour leur
précieuse initiative de rassembler en un livre leurs émouvants témoignages à
l’égard d’un homme de Dieu qu’ils ont profondément admiré, et d’un écrivain et
chercheur exceptionnel qui a marqué d’un point de lumière l’amitié Franco-Libanaise,
enrichissant et peut-être aussi renouvelant son sens et sa vocation.
S’il m’est encore permis de dire ma propre expérience de vie avec Youakim,
j’évoquerais en premier lieu le projet de préparer un nouveau Synode pour notre
Eglise Maronite, projet qui nous a réunis dès son point de lancement en 1985.
Avec lui, et avec d’autres confrères prêtres et certains laïcs, nous avons érigé
la Commission anté-préparatoire de cette Oeuvre qui représentait, depuis son
ordination sacerdotale, le plus grand rêve de sa vie. Ensemble nous avons
souhaité pour notre Eglise un grand Synode fondateur d’une phase nouvelle de son
histoire, à l’image de ce qu’a été le Synode Libanais de 1736, lorsque notre
petite communauté regroupée autour de son Patriarche dans la montagne du Liban,
a affronté le destin de s’ouvrir à son milieu Moyen-Oriental et de forger en lui
et avec lui, dans la pleine responsabilité, un avenir commun. Ma seconde
expérience de coopération avec Youakim fut celle de notre très courte
cohabitation à Bkerké. J’y suis arrivé, Evêque et Vicaire Patriarcal au mois de
Septembre 1991, lorsqu’il se trouvait lui-même en instance de départ. Rome
venait d’annoncer le 12 Juin de la même année la convocation d’un Synode des
Evêques pour le Liban. Ce nouveau Synode devait repousser à plus de cinq ans la
réalisation de notre propre projet synodal. Pour lui, c’était trop attendre.
Avec ses milliers de papiers qu’il nous a livrés avant de quitter, Youakim nous
a légué son testament. Pour ma part, et pour beaucoup de mes compagnons nous y
avons été fidèles jusqu’au bout.
Aujourd’hui, à la parution de ce livre consacré à son œuvre, et dix ans après
son départ vers la maison du Père, je me pose devant vous la même question que
je me suis toujours posée au sujet des grands choix du Père MOUBARAC, de
l’inspiration fondamentale qui l’a conduit à réaliser ses différends ouvrages; la
question de savoir si les thèmes qu’il a abordés dans sa vie d’intellectuel et
de missionnaire, étaient retenus au hasard, ou si dès le commencement, il était
travaillé par les mêmes interrogations. En effet, ses écrits se polarisent
autour de trois grands titres : le Dialogue Islamo-Chrétien, la Théologie et
Spiritualité des Eglises d’Antioche, l’Eglise Maronite, sa mission au Liban,
dans le monde arabe et peut-être aussi dans les pays de sa nouvelle expansion.
Puis-je signaler à ce sujet que ces trois thèmes constituent les clefs de
réflexion de toutes les éminentes personnalités intellectuelles et spirituelles
de nos Eglises d’Orient. Je cite parmi eux à titre d’exemple Son Excellence Mgr
Georges KHODRE, qui nous honore ici de sa présence, et Mgr Michel HAYEK qui
vient d’être rappelé à son Seigneur, il y a à peine trois mois.
La réponse à cette interrogation n’est peut-être pas difficile. Car les figures
de proue parmi nos penseurs, mues par une clarté qui leur vient tant des
évidences externes que des yeux du cœur, ne font qu’exprimer au niveau de
l’intellect les désirs profonds de leur peuple, en cherchant à résoudre les
grands conflits séculaires qui ont divisé ses rangs et dispersé ses énergies.
Ainsi pouvons-nous dire avec nos amis Français que nous aussi avons rêvé sur
cette terre du Liban et du Moyen-Orient de Liberté, d’Egalité et de Fraternité
au cours de notre histoire: Et si nous n’avons pu inscrire ces mots de lumière
sur des perrons d’Arcs de triomphe, il nous a été donné de les graver sur des
monuments élevés à l’honneur de nos martyrs.
Cependant, la pensée de MOUBARAC et de ses pairs a renversé l’ordre de ces mots,
car il était conscient, et c’est cela sa nouveauté, que la liberté et l’égalité
chez nous devaient être réclamées et trouvées au cœur de la fraternité. Il était
erroné de croire, comme certains l’ont fait, qu’on pouvait vivre la liberté tout
seul, isolément des autres, qu’on arrivait à être égal à autrui uniquement par
le jeu de l’équilibre des forces. Il fallait en priorité mettre le cap sur la
fraternité réelle des Familles spirituelles de notre Orient, celles des
Chrétiens et des Musulmans. Les uns et les autres devaient être des frères
ensemble, et non s’ériger en frères Chrétiens d’un côté, et en frères Musulmans
d’un autre. L’Occident, aux temps de l’empire ottoman a protégé des minorités à
l’intérieur des majorités locales. MOUBARAC pensait que cela devait changer; il
voulait que les Orientaux remettent par eux-mêmes leurs pendules à l’heure, en
oeuvrant intellectuellement et socialement à leur réconciliation interne, par
leur reconnaissance mutuelle les uns les autres, et par leur prise de conscience
qu’ils étaient destinés dès l’origine à être des frères, et qu’ils pourraient le
devenir en s’abritant tous ensemble sous la tente de leur Père commun Abraham.
Le jeu des exclusions entre ces frères, et comme à tour de rôle, n’a provoqué à
travers l’histoire que des ravages, et dans tous les rangs. L’œuvre du Père
MOUBARAC avait donc pour but de rectifier les orientations de l’Occident comme
de l’Orient; l’Occident se devant de reconnaître les droits de l’Orient, de
s’ouvrir au dialogue avec toutes les cultures, et l’Orient de devenir dans
l’égalité des chances et des droits un partenaire réel dans l’édification d’un
monde humain et pacifique.
C’est aussi dans cette perspective historique que Youakim aborde la question des
Eglises Orientales, et tout particulièrement celles de tradition Syriaque.
Appartenant à l’Eglise Une et Apostolique, ces Eglises n’en sont pas moins des
Eglises d’Orient. Elles ont leur identité exprimée dans leurs droits, leurs
théologies et leurs spiritualités. Dans ce sens, l’Eglise Maronite, bien que se
trouvant en communion avec l’Eglise de Rome depuis toujours, se devait néanmoins
d’affirmer son appartenance orientale et d’assumer en conséquence son destin
dans cette région, avec tous et pour le bien de tous. Redécouvrir son
appartenance à Antioche était pour cette Eglise une condition sine qua non
d’authenticité et d’ouverture.
Quant au Liban, qui est entré dans la tourmente depuis trente ans déjà sans en
être encore totalement délivré, il était l’objet d’une sollicitude centrale dans
la pensée et l’action de Youakim MOUBARAC. Ce pays tissé de rencontres
conviviales entre Chrétiens et Musulmans, appartenant lui-même à l’Orient et
pourtant ouvert à l’Occident, il était et demeure toujours, dans ses heurs ou
dans ses malheurs, le baromètre sans faille de la santé du monde tout entier.
MOUBARAC a refusé la guerre qui s’est déroulée dans son pays. Il a refusé
l’effritement de cette nation bâtie par la sueur et par les larmes de toutes ses
communautés. Nous sommes sûrs aujourd’hui que sa mort subite, a été en quelque
sorte une plongée à pic dans la mort de son pays, et que ses yeux ouverts aux
lumières de l’éternité portaient un signe annonciateur de la résurrection de
cette nation, quelle qu’en soit l’attente.
Reste aujourd’hui la tâche de mettre à profit la pensée de Youakim MOUBARAC. Ce
sera l’œuvre de chacun de nous, en Orient comme en Occident, et particulièrement
en France et au Liban. Elle était certes une œuvre passionnée mais combien
passionnante. Elle était une œuvre prophétique avec toutes les incommodités qui
découlent de cette condition. Il est impérieux que Youakim MOUBARAC reste
longtemps pour nous, Orientaux et Occidentaux, pour les Chrétiens, les Musulmans
et les Juifs, pour les croyants et les incroyants, un maître à penser et à agir.
Et il le restera.
+Paul MATAR
Archevêque Maronite de Beyrouth